Pi?ces choisies
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ELLE. Vous l’aimiez beaucoup?
LUI. Non, pas beaucoup. Ou plut^ot, pas du tout. Mais ca a 'et'e un coup dur pour moi.
ELLE. Pourquoi, si vous ne l’aimiez pas plus que ca?
LUI. Eh bien, vous savez… Rentrer chez soi et trouver sa femme au lit avec un autre homme…
ELLE. Je vous comprends mieux que ce que vous croyez… Et depuis vous ne vous en ^etes pas remis?
LUI. `A pr'esent, si. Mais j’essaie de me tenir le plus loin possible des femmes. Je me suis br^ul'e deux fois, cela me suffit. Comme dit la chanson, je ne crois plus en l’amour.
ELLE. Mais on peut rencontrer aussi des femmes sans qu’il soit question d’amour, mais comme ca… par commodit'e.
LUI. J’ai peur. Il suffit d’une minute d’inattention et te voil`a pris au pi`ege. Et il est extr^emement difficile de s’en d'efaire. Les femmes savent que nous avons besoin d’elles physiologiquement et elles en usent effront'ement. Et puis, qu’y a-t-il en elles de bien?
ELLE. Chez les femmes? Beaucoup de choses. Et qu’y a-t-il de mal?
LUI. Elles vous enfoncent dans le quotidien, demandent de l’argent, aiment tirer au clair les relations, vous s'eparent de vos amis… (Un temps.) Mais le pire de tout, c’est qu’elles vous emp^echent de travailler.
ELLE. On dit que c’est toujours plus gai avec des femmes que sans elles.
LUI. Avec des femmes comme vous, peut-^etre. Mais avec les autres… (Apr`es un petit silence.) Au vrai, celles-ci aussi s’ennuient avec moi. Je suis quelqu’un qui retarde sur son 'epoque : j’aime aller `a la p^eche, 'ecouter de la musique classique…
ELLE. Vous avez 'et'e d'ecu par deux femmes et vous incriminez toutes les femmes.
LUI. Pour les femmes, je ne sais pas, mais les 'epouses, elles sont toutes pareilles. En changer une par une autre n’a aucun sens. Je ne trouve de joie que dans le travail.
ELLE. Tout ne tourne pas rond dans votre vie et c’est pourquoi le travail est pour vous un moyen de vous enivrer. Mais justement, il vous faut sans doute vous arr^eter et penser `a ce que vous voulez.
LUI. Nous voulons tous une seule chose, le bonheur.
ELLE. Mais nous sentons confus'ement en quoi il consiste. Et si nous nous sommes fix'e le mauvais but, alors plus nous nous obstinons `a atteindre le bonheur, plus nous nous en 'eloignons. Tout le malheur est l`a.
LUI. Oui, c’est vrai…
Pause.
Les deux sont perdus dans leurs pens'ees. La femme s’approche `a nouveau de la fen^etre et plonge son regard dans l’obscurit'e, promenant, pensive, son doigt sur le carreau.
LUI. Qu’avez-vous vu par la fen^etre?
ELLE. Toujours pareil : l’obscurit'e, la lumi`ere blafarde des r'everb`eres, la pluie…Et la danse effr'en'ee des branches nues sur la musique du vent. Le vent, le vent partout…Vous prenez l’avion demain?
LUI. Oui.
ELLE. Quand?
LUI. T^ot le matin.
ELLE. Donc, aujourd’hui, d'ej`a. Aujourd’hui…
LUI. Je vois que vous ^etes plong'ee dans la m'elancolie.
ELLE. Oui… Nous sommes l`a `a parler et le matin s’annonce, froid, gris, matin d’automne…
L’homme s’approche d’elle, par derri`ere, et doucement enveloppe ses 'epaules. Elle continue de regarder par la fen^etre.
LUI. Qu’'ecrivez-vous sur le carreau?
ELLE. Rien. Nos pr'enoms.
LUI. Et moi je ne connais toujours pas le pr'enom de cette inconnue.
ELLE. « Qui est-elle? Que veut-elle?
Seule des cieux connue?
Mais mon coeur fol appelle
Cette belle inconnue » …
(Elle le regarde.) Ou il n’est pas encore fol?
LUI. Cette romance de Glinka est belle, mais vous, encore une fois, vous n’avez pas r'epondu.
ELLE. Vaut-il la peine d’alourdir votre m'emoire d’un nouveau nom de femme? Du reste, si vous voulez, appelez-moi Henriette.
LUI. Pourquoi Henriette?
ELLE. Pourquoi pas?
LUI. Vous vous appelez vraiment ainsi?
ELLE. Vous rappelez-vous l’histoire du c'el`ebre bourreau des coeurs Casanova? Un jour il s'eduisit la belle Henriette, passa une nuit de r^eve avec elle `a l’h^otel vous voyez, `a l’h^otel aussi lui offrit une bague avec un diamant et lui jura un amour 'eternel. Le matin, la jeune fille grava avec ce diamant quelques mots sur la vitre de la fen^etre, jeta la bague dans le jardin et disparut. (Elle continue `a promener son doigt sur le carreau.)
LUI. Et ensuite?
ELLE. Bien des ann'ees plus tard, notre s'educteur vieillissant s’arr^eta par hasard dans ce m^eme h^otel et dans cette m^eme chambre. S’approchant de la fen^etre, il vit soudain les mots grav'es avec le diamant. « Vous oublierez aussi Henriette. » Et Casanova comprit qu’effectivement il l’avait oubli'ee, que la vie passe, mais lui s’agite toujours autant, et toute nouvelle amour « 'eternelle » ne dure que quelques jours… Pareil pour vous, vous m’oublierez, vous m’oublierez plus vite que ne dispara^itront ces mots bien que je les aie 'ecrits uniquement avec mon doigt sur un carreau embu'e.
LUI. (Il l’attire soudain `a lui et l’embrasse.). Tu es merveilleuse… des comme toi, je n’en ai jamais rencontr'e… Tu es si d'eroutante… Si on doit se s'eparer dans quelques heures… Nous devons nous s'eparer… Mais je me souviendrai longtemps de toi, tr`es longtemps!
ELLE. (Rayonnante de bonheur.). Enfin…
LUI. J’en ai eu envie tout le temps… Mais tu ne te donnais pas.
ELLE. Parce que tu ne voulais pas comme ca.
LUI. Et `a pr'esent je veux comme ca?