Les souliers du mort (Ботинки мертвеца)
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Th'eodore souffrait terriblement `a ce moment du maussade apr`es-midi qu’il venait de vivre. Il avait vol'e son p`ere, en somme, pour venir `a Paris retrouver la jeune femme, il en 'etait bien puni par l’abominable soir'ee qu’il passait `a voir crouler tous ses plus chers espoirs.
Or, comme il 'etait tout pr`es de dix heures vingt, Th'eodore, qui continuait toujours `a se promener sur le trottoir d'esert, la mine sombre, l’attitude pr'eoccup'ee, voyait s’avancer vers lui un sergent de ville stationnant au coin de la rue Montmartre.
Th'eodore, instinctivement, eut l’intuition que l’agent voulait lui parler.
— C’est sans doute pour un renseignement, pensa le jeune homme.
`A deux pas de lui, le sergent de ville l’apostropha :
— Jeune homme ?
Th'eodore Gauvin se redressa imm'ediatement. Il n’aimait pas beaucoup que l’on se perm^it de l’appeler de facon si famili`ere.
— Qu’est-ce que vous voulez ? demanda-t-il s`echement.
Le sergent de ville, maintenant, 'etait `a c^ot'e de lui, imposant, soupconneux, croisant ses bras sous sa p`elerine ferm'ee.
— Qu’est-ce que vous faites ici ? interrogea-t-il. Pourquoi vous promenez-vous comme ca depuis deux heures dans cette rue ?
Th'eodore se troubla tant soit peu.
— C’est parce que j’habite ici.
— Et alors ?
— Alors, j’ai oubli'e les cl'es. J’attends quelqu’un.
Le sergent de ville ricana :
— `A quel num'ero c’est-il que vous habitez ?
Th'eodore se troubla de plus en plus.
— Au 22, r'epondit-il au hasard.
Il pensait bien se d'ebarrasser du sergent de ville, mais celui-ci au contraire insistait :
— Au 22 ? faisait-il. Ah, tiens, et comment qu’elle s’appelle la concierge du 22 ? Je la connais, justement ?
— Je n’ai pas `a vous r'epondre. Qu’est-ce que c’est que cet interrogatoire ? Cela ne vous regarde pas.
— Vraiment ? ripostait gouailleur le sergent de ville, ca ne me regarde pas ce que vous faites l`a `a vous balader depuis deux heures ? Dites donc, mon gaillard, vous m’avez l’air de m'editer du scandale, vous ? Faudrait voir `a voir !
— Assez, commanda Th'eodore d’un ton sec. Vous ne savez pas `a qui vous parlez.
— Je sais que je vous dis de circuler, moi, riposta l’agent. Qu’est-ce que c’est que ces facons-l`a ? Vous pr'etendez habiter ici et vous ne connaissez pas seulement le nom de la concierge ? Allez, ouste, d'ecampez, et plus vite que cela !
L’agent mit la main sur l’'epaule de Th'eodore, il bouscula un peu le jeune homme.
— Voulez-vous bien vous en aller ?
Mais Th'eodore ne le voulut point. Il pr'etendait r'esister.
— Je vous prie, r'epondait-il encore plus s`echement, de vous m^eler de vos affaires. Si vous voulez savoir ce que je fais ici, j’attends une dame, l`a ! J’ai un rendez-vous.
— Ouais, je m’en doutais. Eh bien, vous viderez vos querelles ailleurs. Ouste !
— Mais je suis Th'eodore Gauvin, le fils du notaire de Vernon, vous voyez bien…
Le sergent de ville perdit patience :
— Th'eodore Gauvin ou non, fils de notaire ou fils d’ouvrier, c’est tout comme ! Je vous dis de vous en aller, moi, c’est clair, non ?
Th'eodore Gauvin sentit la sueur perler `a son front. Jamais on ne s’'etait permis de lui parler de cette facon.
— Donnez-moi votre num'ero, commenca-t-il, je vous ferai…
Mais cette fois il n’eut pas le temps d’achever. Le sergent de ville l’avait empoign'e par le bras et le secouait d’importance :
— En voil`a un rousp'eteur ! faisait-il. Attendez voir un peu que je vous apprenne `a parler `a l’autorit'e ! Une fois, deux fois, voulez-vous circuler, ou je vous fourre au violon, moi ? Ah, mais !
Bl^eme de rage, mais sentant qu’il ne pouvait r'esister, Th'eodore recula :
— C’est bien, d'eclara-t-il, je m’en vais, agent, mais vous aurez de mes nouvelles, rappelez-vous mon nom, n’est-ce pas ? Th'eodore Gauvin, de Vernon.
Ayant lanc'e ces mots sur un ton de menace, il s’'eloigna d'efinitivement.
Th'eodore 'etait tremblant, effar'e, 'epouvant'e m^eme.
— Ah ca, c’est trop fort, rageait-il, voil`a que maintenant, on n’a plus le droit de marcher dans les rues !
Et, en m^eme temps, il songeait qu’il lui serait bien difficile d’ex'ecuter ses menaces et de prier son p`ere d’intervenir, 'etant donn'e les circonstances.
M^eme, le pauvre Th'eodore se prit `a fr'emir.
— Si on m’avait emmen'e au violon, pensait-il, on m’aurait fouill'e `a coup s^ur. On e^ut trouv'e les dix-huit cents francs sur moi.
Th'eodore se promena plus d’une demi-heure sur les boulevards, puis `a onze heures un quart revint rue Richer.
Il 'evitait toutefois le coin de la rue Montmartre et, prudemment, s’arr^etait rue Berg`ere.
— Je vais attendre, pensait-il, il faudra bien qu’elle sorte.
Mais, au lointain, l’ombre noire du sergent de ville l’inqui'etait fort ; d’ailleurs Alice n’avait-elle pas pu sortir, pendant que lui-m^eme s’'eloignait, chass'e par le gardien de la paix ?
Le jeune homme patienta quelques minutes puis, soudain, d'ecida :
— Ce que je fais l`a est stupide. J’ai un moyen bien plus simple de la trouver. Assur'ement, elle ne va pas passer la nuit chez cet individu, donc elle a retenu une chambre `a l’h^otel Terminus, je n’ai qu’`a m’y rendre, je saurai si elle est rentr'ee, et, si elle n’est pas rentr'ee, je l’attendrai l`a-bas.